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Les neurosciences au service de la beauté

Révolution, nouvelle tendance, panacée ? L’émergence des « neurocosmétiques » fascine, sans être forcément simple à comprendre. L’interconnexion peau-cerveau étant au centre de leurs formules, le domaine peut sembler complexe et créer la confusion dans l’esprit de votre clientèle. Avantages, limites, éthique : après l’article publié l’an dernier, voici un dossier pour éviter la prise de tête en cabine.

Texte Catherine Malaise

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La énième mode que l’univers de la beauté « envisage » ? A l’instar de l’industrie textile, l’industrie cosmétique a besoin, elle aussi, d’entretenir le désir de nouveauté. Souvenez-vous, il y a eu les actifs « intelligents », les textures légères ou enveloppantes devenues subitement « sensorielles » et ensuite « multisensorielles ». Hier, les soins cosmétiques se contentaient d’être agréables à appliquer et à respirer pour s’assurer d’une utilisation régulière et correcte, laquelle étant indispensable au bon déploiement de leurs actifs. Les cosmétologues ont d’ailleurs inventé un terme officiel pour désigner cette entreprise de séduction du toucher et de l’odorat : la « compliance » ( du verbe latin complacere, plaire). Des textures à transformation aux senteurs créées par des parfumeurs jusqu’aux jolis mots tentateurs, le bien-être était donc déjà clairement au rendez-vous.

La différence, alors ?

Aujourd’hui, l’essor des neurocosmétiques rend le bien-être cutané high tech ! L’histoire de ces soins qui s’affichent ultra tendance n’est néanmoins pas tout à fait récente. Le nom est apparu dans le secteur de l’esthétique dès la fin des années 1990 et une première définition a vu le jour en 2000 : «produits qui, appliqués sur la peau, présentent une activité sur le système nerveux cutané ou les neuromédiateurs cutanés, influençant ainsi la façon dont le cerveau réagit », résuma le Professeur Laurent Misery, actuel chef de service de dermatologie au CHRU de Brest (France). Avant de devenir le cheval de bataille de gammes de soins, l’action directe des neuro-cosmétiques sur l’épiderme a régulièrement fait l’objet de conférences et congrès scientifiques.

De la mode au mode d’action

On sait désormais que la peau dialogue en permanence avec le cerveau, via son système nerveux au grand complet : 800.000 terminaisons nerveuses, 11 mètres de nerfs et environ 200 capteurs sensoriels par cm2 ! Ce « bavardage » prend sa source dans l’origine embryonnaire commune (l’ectoderme) de la peau et du cerveau. Etre des voisins proches au cours des premiers balbutiements de la vie in utero, cela ne s’oublie pas de sitôt.

La stratégie des « neuro-actifs » consiste à ruser avec chaque acteur du système nerveux cutané pour influencer les messages transmis au cerveau. Les formulateurs ciblent des ingrédients ayant des analogies avec les neuromédiateurs qui véhiculent ces messages. Le cerveau, en retour, envoie des ordres au système nerveux cutané pour déclencher un effet apaisant ou stimulant, diminuer la sensibilité cutanée, réduire les irritations liées au stress et/ou à la fatigue, freiner les réactions inflammatoires, amorcer la cicatrisation ou encore améliorer l’hydratation de l’épiderme. Les neuro-actifs jouent ainsi un rôle essentiel dans l’équilibre cutané. Et plus, si affinités avec les neuromédiateurs spécialisés (bien-être, fermeté, etc).

*Le Serience Night Serum Environ lutte contre le teint terne lié au stress et les tensions musculaires, le gel-crème de nuit Sound Sleep Cocoon Dermalogica inclut des neuro-parfums (huiles essentielles) qui favorisent le lâcher-prise.

Par ICI, la liste INCI !

Pour espérer entrer dans le listing des neuro-actifs, un ingrédient doit être capable de booster la libération des neuromédiateurs ou neurotransmetteurs, d’améliorer leurs effets et d’optimiser la réception de leurs messages codés. Constitués d’une chaîne courte d’acides aminés, ceux-ci fonctionnent comme des hormones ou de simples messagers mais ont en commun d’être des peptides. Le corps humain peut en différencier plus d’une centaine grâce à l’intense collaboration entre fibres nerveuses, cellules cutanées (kératinocytes, mélanocytes, fibroblastes, etc) et cellules immunitaires. Il existe, par exemple, des neuropeptides vasodilateurs qui régulent la circulation sanguine…
Les laboratoires des grands producteurs d’actifs (Alcimed, Givaudan, Codif, Clariant) phosphorent depuis un certain temps pour lancer des neuroactifs, mis à disposition des marques cosmétiques.

  • extrait d’ashitaba (plante japonaise) : améliore la transmission des signaux nerveux
  • microalgues : apaisent les processus inflammatoires, agissent sur le microbiome cutané et de là, améliorent l’humeur
  • venin d’anémone de mer : soulage l’inconfort des peaux sensibles et réactives
  • Neurogard : lutte contre le vieillissement et les rides installées en maintenant une communication idéale « nerfs sensitifs-fibroblastes »
  • scutellaire : stimule les β-endorphines pour une sensation immédiate de bien-être
  • indigo sauvage ou rouge : Neurophroline ou Bétaphroline, l’actif issu de cette plante tropicale baisse le taux de cortisol, libère des endorphines et agit sur les enzymes liées à la réduction des graisses
  • plantes adaptogènes, poivre de Timut, extrait de malachite, cannabidiol (CBD), etc…

Chaque année, des ingrédients d’origine végétale, synthétique ou biotechnologique viennent s’ajouter au registre des neuroactifs. Deux substances archiconnues auraient pu y figurer d’emblée :

  • le menthol : le « bête » menthol est déjà un neuroactif ! Leurrant un récepteur thermosensible spécifique, il engendre une agréable sensation de froid, sans faire chuter la température cutanée.
  • l’ Argireline « Botox-like » : connu de l’industrie cosmétique dès les années 90, ce peptide mime l’action lissante de la toxine botulique sur les rides d’expression. Il ralentit la libération des neurotransmetteurs et bloque la transmission du signal nerveux aux muscles faciaux.

Des allégations parfois mal comprises

« De la joie en pot de crème, de la sérénité en flacon », voilà ce à quoi s’attend une cliente mal informée qui risque d’être déçue de son achat ! Malgré deux décennies de recherches sur le sujet, la prudence reste de mise. L’application d’un neurocosmétique n’équivaut pas à une perfusion soft d’antidépresseurs : les bénéfices de ses actifs demeurent avant tout cutanés. Si l’efficacité revendiquée est en lien avec la libération de molécules « bien-être » (endorphines, ocytocine, sérotonine, dopamine ), le nirvana cellulaire sera suffisant pour réduire les micro-tensions, favoriser la régénération cutanée et atténuer les signes visibles du stress. C’est déjà beaucoup, non ?

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En plein (neuro)débat…

Des voix s’élèvent dans le secteur médical pour rappeler que des effets cérébraux seraient en contradiction totale avec la réglementation des produits cosmétiques, censés agir exclusivement sur la peau. Laisser entendre une action sur le psychisme et le cortisol (l’hormone coupable de fragiliser la barrière cutanée) ou encore, parler d’un parfum « gestionnaire d’humeur » serait une « tendance inquiétante ». Selon un communiqué de presse publié en 2024 par le groupe Psyderm de la Société Française de Dermatologie, ces produits devraient alors être assimilés à des drogues ou à une publicité mensongère. Experts en dermatologie ou neuro-marques : à votre avis, qui pousse le tube de crème un peu trop loin ? S’il convient de poser des limites éthiques à une facette émergeante de l’esthétique, les scientifiques reconnaissent néanmoins que la neurocosmétique améliore le bien-être, en raison du lien étroit entre peau et système nerveux. Un obstacle biologique empêche heureusement le scénario de « reprogrammation » cérébrale émis par certains scientifiques : les actifs « neuro » sont incapables de franchir la barrière hémato-encéphalique qui protège le cerveau. Le débat est clos !

Un cas de « neuro-marketing »

« Je viens de découvrir, dans la notice d’une crème anti-âge de dermopharmacie, que la peau possède des neurones. Lutter contre le neurovieillissement m’éviterait des rides à la ménopause », s’étonne une cliente perplexe. Quoi, des neurones, comme les « petites cellules grises » qu’utilise Hercule Poirot pour mener l’enquête dans les romans policiers d’Agatha Christie ? Bien que la peau, miroir des états émotionnels, puisse être qualifiée de « second cerveau », l’expression « neurones cutanés » est pour le moins exagérée. Ambigüe. Les neurones sont les unités de base du cerveau associées au raisonnement, à l’intelligence, à la mémoire ! Si le célèbre détective les fait travailler intensément au fil des énigmes, la peau ne dispose pas évidemment de cellules pensantes. Nommer « neurones cutanés » les terminaisons nerveuses de l’épiderme a néanmoins le mérite d’attirer l’attention sur leur rôle peu connu. Ce réseau de fibres nerveuses s’avère, en effet, le socle de l’activation de fonctions physiologiques essentielles : la cicatrisation, la régulation de l’inflammation, etc. Les marques de soins neurocosmétiques cherchent à en protéger l’écosystème avec des extraits d’algues wakame et d’algues brunes, des complexes de CBD et Pinosylvin comme chez I.D. Swiss Botanicals.

Etre ou ne pas être un « neurocosmétique » ?

Telle est la question… à laquelle seules les neurosciences peuvent répondre objectivement, via les batteries de tests complexes et coûteux orchestrés par les laboratoires d’analyse et d’essai.

C’est quoi, les « neurosciences » ? Une discipline scientifique relativement récente, par comparaison avec la psychologie ou la biologie. Elle a émergé vers la fin des années 1970 pour explorer tout ce qui a trait au fonctionnement cérébral et aux processus des « fonctions cognitives » : la perception, le langage, la motricité, l’attention, la mémoire. L’expertise des neurosciences peut fournir des solutions innovantes pour améliorer tous les domaines de la vie quotidienne : transports, santé, éducation, communication, etc. L’industrie de la beauté y fait aussi largement appel, initialement pour vérifier l’efficacité des formules sur les paramètres de la peau (hydratation, élasticité, éclat) et de plus en plus pour étudier les liens entre le système nerveux et le cerveau. A savoir comment et dans quelle mesure actifs, textures, parfums et gestuelles d’un soin cosmétique influencent les perceptions sensorielles, l’humeur et le comportement.

Plus que des questionnaires et un microscope…

L’équipement de cette science du sensoriel est impressionnant. L’évaluation cosmétique va bien au-delà de la validation des séries de questions-réponses adressées aux panels « naïfs » et « experts ». Il faut des appareils de biofeedback qui mesurent l’activité cérébrale liée au toucher, à l’odorat, la vue et même au goût. Des dispositifs d’oculométrie et de pupillométrie (les sensations influencent le comportement des yeux). Des outils d’analyse des microexpressions faciales et postures corporelles. Des prélèvements de salive pour évaluer les taux de cortisol (hormone du stress) et de sérotonine (hormone de la confiance en soi) consécutifs à une application désagréable ou agréable. Des appareils d’électroencéphalographie et d’imagerie par résonance magnétique (IRM). Des technologies d’images 3D par émission de positons afin d’observer le rythme cardiaque, la formation de sueur, le pH de la peau et son niveau d’hydratation. Bref, il n’y a pas qu’une seule méthodologie pour objectiver scientifiquement les composantes des émotions et garantir de façon fiable les allégations d’un neurocosmétique.

Bon à savoir : les travaux en neuroscience ont prouvé que les sensations de plaisir ont un impact sur les fonctions protectrices naturelles de la peau et sa capacité à se défendre contre les agressions extérieures.

Cocorico : nous avons en Belgique une championne de l’analyse neuronale et une pionnière de l’exploration des décisions inconscientes, l’entreprise Brain Impact Neurosciences. Grâce à l’IRM et à l’IA, cette scale-up wallonne peut prévoir le comportement des consommateurs de produits cosmétiques. Elle a été primée au dernier salon international Cosmetic 360 à Paris !

Quand on parle aussi « psychocosmétique »

Ce nouveau mot désigne les marques qui n’agitent pas nécessairement le badge « neurocosmétique » lorsqu’elles ont l’idée judicieuse d’allier une dose de béatitude sensorielle aux bénéfices cutanés de leurs soins. Yon-Ka, Sothys, Payot, Absolution, Phytomer y excellent ou encore Maria Galland Paris dont la gamme Source d’Energie emploie une technologie parfumée dite « Mood-Boosting » pour aider à récupérer un équilibre émotionnel en période de stress ou de fatigue. Tout produit de beauté, maquillage inclus, pourrait se vanter d’être un psychocosmétique. Son utilisation quotidienne, en effet, améliore l’estime de soi et devient un relaxant « me time ». Quant à l’actuel coup de projecteur sur les soins neurocosmétiques, on ne peut que le remercier de rappeler l’évidence d’une vision holistique de la beauté où soins de la peau et du corps contribuent à l’équilibre et la sérénité de l’esprit. Ainsi qu’à un sympathique bonus : multiplier et fidéliser les ventes en institut…

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